Publié en version abrégée sans illustrations dans Nuit Blanche 93 (Hiver 2003-2004): 16-17. Sur le thème du livre jamais lu.
Carl Spitzweg, Le Rat de bibliothèque, vers 1850, Archiv für Kunst und Geschichte, Berlin
Il y a les livres que je veux lire et qui attendent le moment propice. Ils font
partie d'un programme de plaisir à plus ou moins court terme sur un rayon
à part. D'autres relèvent de projets vagues sur quelque étagère
surchargée. Les livres jamais lus parce que non encore parus, mais que
je lirai font virtuellement partie de cette catégorie et s'ajouteront
à la pile au fur et à mesure de leur publication. A côté
des livres désirables, il y a ceux que je refuse de lire: non seulement
les rejetés de principe auxquels je ne toucherai jamais, mais aussi les
ouvrages dont j'ai abandonné la lecture et dont la liste est longue.
Une troisième catégorie regrouperait les livres que je voulais lire à une certaine époque mais qui étaient interdits. Récemment, j'ai bien fait rire un groupe d'amis en racontant comment, adolescent, je me suis imposé la lecture minutieuse de l'indigeste traité de Sartre L'Être et le néant uniquement parce que l'auteur figurait à l'Index de l'Église catholique. Même si je n'en saisissais pas la moitié, la simple pensée que j'étais en train de lire un ouvrage banni suffisait à me faire tourner les pages comme d'un roman policier. La censure a beaucoup contribué à mes lectures. C'est ainsi que je me suis forcé à lire tout un genre, le plus ostracisé de tous s'il en est, celui de la littérature érotique jusqu'à y consacrer une étude. L'interdit mène loin sur le chemin contraire à ses intentions. Aujourd'hui je souris quand je vois circuler dans Le Libraire de l'auteur québécois Gérard Bessette, par exemple, un livre censuré que je n'ai jamais lu et que je ne lirai sans doute jamais, L'Essai sur les mœurs de Voltaire, car la censure ne dicte plus mes intérêts.
Que dire enfin d'une quatrième catégorie, les livres inaccessibles,
sinon qu'ils me fascinent. Ce sont à eux que je vais m'attarder car il
y a plusieurs sous-catégories. Longtemps dans ma jeunesse il n'y a pas
eu pour moi d'objets aussi prestigieux que le "livre maudit" tel que
la littérature fantastique l'évoquait, livre terrible et mystérieux
qui semblait contenir un savoir maléfique et des formules propres à
dévoiler le secret de l'univers. J'en avais retrouvé des allusions
chez Hoffmann, Maturin, Maupassant, Owen, Asimov, Ray, Seignolle, etc. Dans
Le Moine de Lewis, Mathilde possède un tel livre infernal écrit
dans une langue inconnue et avec lequel, en lisant à rebours les quatre
premières lignes de la septième page, elle peut convoquer le diable
en personne. C'est de ce livre que se sert Ambrosio pour son pacte diabolique.
Sur ce plan, Lovecraft ressortait du lot par sa création originale d'une
bibliothèque mi-imaginaire, mi-réelle. Ses personnages ont la
passion des livres interdits et ils cherchent sans cesse d'un récit à
l'autre à consulter les mêmes références en quête
d'omniscience ou de connaissances occultes. Ce qui m'intéressait n'était
pas tant les ouvrages sur la démonologie ou la magie (que ses personnages
passaient des nuits blanches à parcourir) que les livres imaginaires
de son invention dont les fameux manuscrits pnakothèques qualifiés
de préhistoriques, le livre d'Eibon dans sa traduction hyperboréenne
et surtout le fabuleux Nécronomicon (Code des Morts) que l'arabe
dément Abdul Alhazred aurait composé à Damas vers 730 avant
de finir dévoré en plein jour par des monstres invisibles. Ce
livre mythique traduit en grec et en latin, prétend Lovecraft, aurait
été pourchassé à travers les siècles par
toutes les institutions de sorte qu'on n'en connaîtrait plus que onze
exemplaires. Ici et là, le fantastiqueur en cite des passages, passages
évidemment hermétiques, dont on peut cependant deviner qu'ils
recèlent quelque sourde et grave menace pour l'humanité en des
visions cosmogoniques redoutables. Pour Lovecraft, c'est le Livre des livres
que nul homme ne devrait jamais avoir lu. Non seulement je ne le lirai jamais,
et pour cause, mais aujourd'hui, mes intérêts ayant changé,
sans doute se rangerait-il dans la catégorie des ouvrages ennuyeux s'il
me tombait entre les mains et regagnerait-il la longue liste des abandons de
lecture.
Pieter Claesz Nature morte de Vanité, 1630, Mauritshuis, La Haye
Parmi
les volumes que je ne peux pas lire parce qu'inexistants, il y a encore ceux,
tout au contraire, que je désire toujours ardemment et sans cesse: ce
sont les livres de la peinture. Combien appétissantes sont ces œuvres
offertes dans les mains d'une lectrice ou d'un lecteur à travers les
tableaux des peintres, livres dont on peut parfois décoder le titre ou
quelques lignes sur une page. Ainsi dans Ritratto della figliastra
d'Andrea del Sarto (ca 1528) à la Galerie Uffizi de Florence où
une jeune femme assise tient un livre ouvert qu'elle nous montre et qu'on peut
identifier comme étant un sonnet de Pétrarque. Les Vanités,
en particulier, m'ont toujours attiré et nombre d'entre elles incorporent
grimoires et bouquins à leur propos nihiliste, car souvent les Vanités
ne disent au fond qu'une chose: rien n'a d'importance dans la vie, le temps
détruisant tout. Les orgueils de ce monde, les symboles du pouvoir, du
savoir et de la gloire, l'argent, la guerre, les biens, les plaisirs, les arts,
la science des livres, mais aussi la Bible, on ne le dit pas assez, écornée,
usée, aux pages retroussées, putrescibles, soumises au climat
et à l'emprise du temps, avec le discours religieux qu'elle contient,
tout cela est déclaré insignifiant et doit être mis en relation
avec les signes de caducité qui les côtoient: fleurs fanées
dans un vase, bulles de savon flottant dans l'air, bougies consumées,
sabliers, montres ou pendules de table et surtout têtes de mort.1 Tel
est le verdict implacable des Vanités: nil omne, tout est néant.
Les Vanités font partie d'une ars moriendi. Elles proposent
une vision mélancolique inconsolable, mais aussi saisissante, face au
temps qui passe, mêlée à une complainte devant l'évanescence
des choses et une critique métaphysique de toutes les actions humaines
aux prises avec la pensée de la mort.
Espagnol, Nature morte de livres, premier tiers du XVIIe siècle, Staatliche Museen, BerlinDans la catégorie
des ouvrages peints et illisibles à jamais, il y a aussi les "Natures
mortes aux livres" qui, à la différence des Vanités,
sont plus neutres dans leur représentation de volumes dans la mesure
même où elles ne les associent pas nécessairement à
quelque cogita mori ni à des symboles de la vie périssable.
Les Natures mortes ne considèrent généralement pas les
objets encartés, brochés ou reliés comme des futilités
et procèdent d'une vision plus heureuse de leur proximité. Il
va sans dire qu'une telle approche correspond davantage à ma sensibilité
d'écrivain bibliophile.
an Davidsz de Heem, Nature morte de livres, 1628, Mauritshuis, La Haye Ces oeuvres picturales
offrent cependant différentes approches de leur sujet et j'en retiendrai
deux que je considère opposées: celles où les livres s'entassent
en désordre dans l'espace du tableau et les bibliothèques peintes
où ils sont plus ou moins soigneusement rangés. Le chaos ne relève
pas d'un imaginaire paisible. Je pense, par exemple, à ces Natures mortes
aux livres du XVIIe siècle de Jan Vermeulen, du Maître de Leiden
(Jan Davidsz. de Heem) ou de Charles Emmanuel Bizet d'Annonay dans les toiles
de qui les ouvrages s'empilent pêle-mêle sur une table en plus d'être
abîmés, tordus, ternis, désarticulés, déformés,
boursouflés par l'humidité, avec les coins bâillant et les
pages recourbées, rebiquant à force d'avoir été
feuilletées, voire dépassant comme déchirées de
la reliure. Souvent ces livres éreintés
Charles Emmanuel Bizet d'Annonay, Nature morte aux livres, XVIIe siècle, Musée de l'Ain, Bourg-en-Bresse se
présentent en outre aux spectateurs par leur tranche plutôt que
par leur dos, ce qui les rend moins sympathiques et identifiables, le visage
d'un livre étant son dos autant que sa couverture. De telles natures
mortes qui disent le désordre des livres se dégage un message
d'étouffement, de tristesse, d'usure qui les rapproche des Vanités
où ils connaissent un statut de frivole superfluité. Je comprends
que ce genre de représentations picturales correspondait au passage d'une
civilisation de la rareté et de la sainteté du livre (celle du
manuscrit enluminé et recopié) à celle de sa démocratisation
avec l'avènement de l'imprimerie. Je suis bien conscient que ces Natures
mortes contiennent une critique des livres imprimés, appréhendés
comme ayant moins de valeur, tels de nos jours les livres de poche par rapport
aux éditions originales ou reliées. Il n'empêche que ces
peintres ne me donnent pas une vision apaisée des livres
Jan Vermeulen, Livres et Instruments de musique, XVIIe siècle, Musée des Beaux-Arts de Nantesavec
laquelle je peux facilement me réconcilier. Malgré les charmes
indéniables du délabrement, j'y vois des objets amicaux blessés,
bafoués, méprisés et ce mépris me rappelle celui,
terrifiant, par lequel, au nom d'un livre jugé suprême (Bible,
Coran, Mein Kampf ou Livre rouge), on a condamné
et brûlé d'autres livres à travers l'histoire. Combien de
peintres ont ainsi pu montrer des collections inconsidérément
jetées au sol en autodafé, sans parler des auteurs comme Jules
Verne ou Ray Bradbury qui ont même envisagé un futur où
tous les ouvrages deviendraient illicites et soumis à la destruction.
Voilà ce que le fatras, la négligence et la détérioration
évoqués dans de telles Natures mortes finissent par signifier
pour moi: le rejet des livres.
M'intéressera davantage la bibliothèque des peintres dont le type serait peut-être Hogarth qui, dans Lord Cholmondeley and His Family (1732), montre une magnifique bibliothèque privée que deux cupidons dans les airs enveloppent à l'aide d'un filet tendu. Les protège-t-on des jeux des enfants? Peut-être puisque deux garçonnets s'agitent à droite du couple autour de piles de bouquins dont ils s'amusent à construire des maisons sur une chaise. L'un d'eux semble vouloir faire tomber la pile, plan que son petit frère paraît contrecarrer. Plus typique encore serait celle que Karl Spitzweg représente dans Le Rat de bibliothèque vers 1850. On y voit un liseur âgé juché sur un escabeau en train de consulter les rayons élevés d'une belle bibliothèque fournie, en train de consulter les oracles de l'esprit humain: il lit un ouvrage ouvert dans une main pendant qu'il en tient un dans l'autre, puis un volumineux in-folio sous le bras et encore un entre les jambes. Le propos est souriant, voire nettement moqueur, mais il me donne à voir une bibliothèque imaginaire qui fait envie et dont le meuble en lui-même orné de bois richement sculptés en volutes, reliefs et rondes-bosses est une véritable oeuvre d'art. Les livres y sont ainsi respectés dans leur écrin mais sans fétichisme excessif.
Crespi, Trompe-l'œil aux rayons de bibliothèque avec partitions et traités de musique, vers 1710, Civico Museo Bibliografico Musicale, Bologne Enfin le comble du
livre peint jamais lu, c'est la bibliothèque trompe-l'œil. Rien
ne m'induit plus en état de rêverie réconfortante que ces
illusoires niches d'étagères occupées de tomes de couleurs
comme s'ils cherchaient à en retracer l'histoire. Mon trompe-l'œil
préféré est assurément celui de Crespi (1710) qui
montre huit petits espaces de rangement où le chaos créateur et
l'ordre rationnel se marient harmonieusement. Avant tout, aucun livre maltraité
ou endommagé ici. Sur les rayons du bas, un désordre léger,
relatif, où la plupart des ouvrages s'offrent de front, mais dont certains
reposent à l'horizontale sur le plat ou de guingois montrant leur queue
ou leur tête. D'autres s'inclinent sur des voisins, un seul étant
couché sur sa tranche. Il y a en a même un qui s'ouvre en une courbe
sensuelle. C'est une officine vivante de la pensée qui porte la trace
d'une activité de lecture ou d'un travail artistique en cours car on
y reconnaît également des partitions musicales. Sur les rayons
supérieurs, les épais in-quartos sont verticalement tous bien
alignés côte à côte, solidaires, en un rang serré
et les titres visibles tout comme les détails de la reliure de cuir,
tels que nerfs et entre-nerfs, bien qu'elle soit peu ouvragée et sans
dorures. Ici, liberté et rigueur y trouvent chacune leur compte, ce pour
quoi à mes yeux cette bibliothèque en trompe-l'œil représente
une acmé du bonheur sensible en matière de livres jamais lus.
Voilà pourquoi j'ai le projet de faire peindre sur un mur de ma demeure une telle bibliothèque en trompe-l'œil. Ainsi serai-je entouré non seulement de l'oeuvre d'un artiste en compagnie d'ex-libris chaleureux et jamais lus tels des amis proches et mystérieux à la fois, mais aussi de trésors virtuels qui m'inspireront et que je ne pourrai décisivement jamais lire, ce qui me laissera la paix mentale nécessaire pour toutes ces oeuvres réelles qui attendent leur moment propice depuis longtemps dans mon programme de plaisir disposé sur un rayon à part et qui devrait m'aider à survivre à bien des hivers de l'esprit.